Comment s’émanciper du présent pour repenser voire réinventer les métiers de la formation ? En passant par une école de design. Sophie Pène, directrice de la recherche à l’École nationale supérieure de création industrielle (ENSCI), s’est prêtée à l’exercice, sur la base d’un chantier mené à l’AFPA* par Bernard Moïse, Marine Royer, Christophe Gendre et Yves Ollivier.
Qu’est-ce qu’un designer ?
Sophie Pène : Un designer tente le pari de penser l’inconnu. Demander à un acteur de la formation de repenser son métier le conduit le plus souvent à « ruminer »
les empêchements de tous ordres qu’il y rencontre, aux niveaux économique, réglementaire, politique, humain et symbolique. L’inhibition n’est pas loin. La démarche des designers a consisté à pousser ces empêchements à l’extrême. Ils se sont demandé comment repenser la formation alors que le salariat est battu en brèche par de nouvelles formes de travail qui tendent vers l’auto-entrepreneuriat, ; que la loyauté entre le salarié et l’entreprise est en crise et où pourtant on demande de plus en plus au salarié d’être un innovateur ; que la formation certifie des compétences en perpétuel changement ; que les systèmes de formation vivent souvent le Web comme un concurrent déloyal puisqu’il est gratuit…
Quelles pistes cette réflexion ouvre-t-elle ?
S. P : En élargissant le chantier que nous avons mené avec l’AFPA à la formation professionnelle en général, nous sommes conduits à penser que dans le futur, la formation évoluera vers une forme d’apprentissage mutualisé. Elle sera basée sur la coopération et la solidarité, le don et le contre-don. La réussite
ne se limitera plus seulement au fait d’avoir un diplôme. Elle consistera davantage à savoir trouver chez les autres les informations dont on a besoin, à faire ensemble ce qu’on ne saurait pas faire seul ; puis à prouver sa capacité à décontextualiser les compétences acquises pour les réutiliser ailleurs, autrement.
Deux modèles illustrent ce type de démarche. Le premier s’inspire de Wikipédia. Puisque dans la complexité, on ne peut plus se débrouiller tout seul, il s’agit de faire œuvre commune en se corrigeant les uns les autres, avec un but commun. Mais Wikipédia se limite à un objet prédéterminé : quand l’article est certifié, il est terminé. Cela bride la coopération, dont le but est de mettre en mouvement pour déboucher sur de l’inattendu. L’autre référence est le « modèle Hollywood » : comme pour la
production d’un film, une forme d’entreprise temporaire se crée autour d’un projet de formation. Elle se dissout une fois le projet mené à son terme, mais ceux qui y ont participé peuvent rebondir sur un autre. Cette formation par projets ne se contente plus d’apporter de la compétence, mais stimule l’interdisciplinarité entre les projets individuels. À l’acquisition de compétences, on ajoute la capacité de produire des compétences.
Formation par projets
Comment fonctionnerait cette formation par projets ?
S. P : Il s’agit de monter une formation en regroupant des stagiaires dont les projets individuels ont des points communs. Cela suppose de développer, dans les organismes de formation, une capacité d’intégration de projets divers, de veille et d’accompagnement.
Quel est le ressort de cette pédagogie par projets ?
S. P : Faire œuvre utile et pour de bon serait un objectif motivant. Aujourd’hui, la formation est souvent dépréciée, car elle signifie qu’on pallie un manque de compétences ou de savoirs. Et, pour ne pas entrer en concurrence avec les entrepreneurs locaux, ce qu’on fabrique, on le défait ensuite : comment peut-on espérer motiver un apprenti maçon en lui faisant monter un mur appelé à être démoli ? Mais comment faire « pour de bon » ? Une piste intéressante est à chercher du côté d’un chantier-école lié à une action de solidarité internationale, construire un bâtiment utile dans un pays qui ne pourrait pas le financer aux conditions du marché, par exemple. Cette idée, que les designers de l’ENSCI ont imagée dans l’expression « reverdir le désert », présente l’avantage de replacer la formation au cœur d’un projet sociétal. Se former techniquement, mais aussi par la réalisation de valeurs, permettrait de réensemencer le monde du travail.
Propos recueillis par Chantal Attané et Philippe Tranchart
* Cette équipe a été en résidence sur les campus de l’AFPA d’octobre à décembre 2010.


