« Plus le maître enseigne, moins l’élève apprend », observait le philosophe Comenius au XVIe siècle. Ce précepte trouve aujourd’hui des prolongements dans le modèle d’apprentissage d’André Giordan.
« L’apprentissage est l’affaire de l’apprenant. Le travail de l’enseignant est de comprendre les obstacles pour pouvoir les réduire », observait récemment André Giordan, lors d’un séminaire doctoral organisé par l’équipe « Apprenance et formation », sous la responsabilité de Philippe Carré, professeur à l’Université Paris X-Nanterre.
Au sein du Laboratoire de Didactique et Epistémologie des Sciences qu’il dirige à l’Université de Genève, André Giordan a transposé un concept issu de la biologie pour développer le « modèle allostérique d’apprentissage » (*). Ce modèle met l’accent sur la déconstruction et la reconstruction à l’œuvre dans un processus d’apprentissage. En effet, un apprenant ne part jamais de rien. Il est équipé de son expérience, d’idées et de conceptions plus ou moins formalisées, qui orientent la façon dont il interprète le savoir transmis par l’enseignant. Pour comprendre et intégrer une nouvelle connaissance, un apprenant s’engage ainsi dans une démarche de transformation de ses conceptions antérieures : « Pour apprendre, l’apprenant doit aller le plus souvent contre sa conception initiale, mais il ne le pourra qu’en faisant avec elle, et cela jusqu’à ce qu’elle craque quand elle lui paraîtra moins féconde qu’une autre. »
Apprendre, rappelle André Giordan, c’est mémoriser, comprendre et mobiliser dans un autre contexte. Cela peut se réaliser dans le cadre de divers modèles : modèle scolaire traditionnel de transmission/réception ; modèle imitatif fondé sur la reproduction et le principe essai-erreur mis en œuvre par les enfants qui apprennent à marcher, ou dans le compagnonnage et l’enseignement professionnel ; modèle du conditionnement (cf. Pavlov, Skinner, Watson) ; modèle constructiviste (Binet, Montessori, Piaget) qui considère que l’enfant n’est pas une urne à remplir, mais un être qui se construit.
Enquête sur une incompréhension
Il n’existe pas de recette, souligne André Giordan, et il convient de jongler avec ces modèles en fonction des situations. En revanche, certains paramètres sont à prendre en considération : « D’abord, la personne apprend par elle-même, et on ne peut pas le faire à sa place. Ensuite, la personne n’apprend qu’à travers ce qu’elle sait déjà. Or, ce qu’elle sait déjà peut faire obstacle. Il est donc important d’entrer dans l’univers de cette personne, pour éventuellement le faire évoluer. Avant de construire, il faut parfois déconstruire les conceptions enracinées qui font obstacle. »
Le travail de l’enseignant consiste donc souvent à enquêter, pour découvrir ce qui fait que l’apprenant comprend autre chose que ce qu’on essaye de lui faire comprendre : « Parfois on ne se comprend pas parce qu’on n’a pas les mêmes mots ; parfois aussi parce qu’on utilise les mêmes mots en leur donnant des sens différents. » Si un enfant répond « un » quand on lui demande combien de sommets a un triangle, peut être raisonne-t-il par analogie avec une montagne, dont le sommet, unique, est en haut… On pense ici à la mathématicienne Stella Baruk, qui analyse l’échec scolaire comme le résultat d’une perte de sens : « On dit aux enfants que trente, c’est 30, et que sept, c’est 7. Et trente-sept ? Ils écrivent 307. Et pourquoi non ? La langue mathématique, et c’est cela qu’il faut leur expliquer, est une langue spécifique qui se distingue de la langue commune. Cette question de la langue est la clé de la lutte contre l’échec scolaire, car de nombreux enfants refusent d’apprendre ce qu’ils ne comprennent pas. »
Le modèle allostérique renvoie donc à un environnement, à un écosystème d’apprentissage. En effet, une personne n’apprend que si elle prend appui sur ses conceptions pour mieux les lâcher, si elle y trouve un bénéfice, si elle a confiance, si elle se confronte aux autres, à la réalité, si elle fait des liens, si elle trouve des aides à penser (schémas, symboles, analogies, métaphores…), si elle ancre les données et mobilise son savoir… « Tout cela constitue un système. Par exemple, pour se lâcher, il faut avoir confiance. L’enseignant doit donc perturber sans aller jusqu’à susciter la rupture. L’humour peut jouer un rôle important et contribuer à tenir en tension plaisir et effort, car il faut les deux. »
Philippe Tranchart
(*) En biologie, l’allostérie (étymologiquement « autre forme ») décrit la façon dont une protéine active fixée en un point particulier d’un substrat modifie les conditions de fixation d’une autre molécule sur un point différent du même substrat.



formateur d’adultes, je retrouve dans ce modèle beaucoup de mon quotidien et de mes interrogations.
Existe-t-il un document, un livre sur ce modèle ?
Merci de votre aide.
Le livre « Apprendre » : http://www.andregiordan.com/livres/apprendre.html