Etes-vous hors-la-loi ? C’est bien possible. Depuis le 15 mai dernier, les handicapés doivent pouvoir accéder dans de bonnes conditions à tous les sites Internet de l’Etat, des collectivités publiques et des établissements publics qui en dépendent. On est loin du compte. Un colloque du FFFOD dédramatise : non seulement on peut rendre son site accessible à tous, mais on a tout à y gagner…
Il est beau le camembert qui indique la répartition de votre activité ; elle est sympa la vidéo dans laquelle vos stagiaires clament leur joie d’avoir bénéficié de vos services. Certes, mais tout cela a désormais basculé dans l’illégalité : le camembert, parce que l’information n’est donnée que par des couleurs indiscernables par certains déficients visuels ; la vidéo, parce qu’elle n’est pas sous-titrée et ignore les sourds. Quant à la case à cocher pour accéder à vos offres d’emploi, elle est trop petite pour être utilisable par ceux qui souffrent d’un handicap moteur.
Les outils numériques peuvent être un puissant facteur d’intégration de personnes handicapées. Encore faut-il qu’elles puissent s’en servir… Le législateur s’est saisi de la question, pour imposer l’accessibilité numérique à tous les services de communication en ligne de l’Etat, des collectivités territoriales, et des établissements publics qui en dépendent (article 47 de la loi n°2005-102 du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées). Après le public, le privé sera concerné : il l’est déjà par l’obligation faite à tout employeur de permettre un égal accès à l’emploi. Le décret n°2009-546 du 14 mai 2009 précise les délais de mise en conformité : deux à trois ans, selon les cas. Le délai le plus long est désormais dépassé, dans une complète inaction et un étonnant silence : « La loi pose une obligation, mais ne prévoit aucun contrôle. Avec une contrainte aussi faible, bon nombre d’organismes de formation sont aujourd’hui dans l’illégalité », résume Jean-Philippe Simonnet, responsable des développements Internet du Centre Inffo…
Il tient pourtant à relativiser, en rappelant que le Référentiel Général d’Accessibilité pour les Administrations établi pour permettre la concrétisation des obligations légales, n’est pas un couperet : « Le RGAA définit une démarche qualité, un processus d’amélioration continue. Il ne s’agit pas de s’y conformer immédiatement à 100%. L’accessibilité est un problème humain. On ne le réglera pas avec des documents administratifs et techniques. »
Penser accessibilité dès la conception
Comment faire pour rendre un site accessible ? Comment peut-on, d’avance, répondre à toutes les formes de handicap possible ? Il ne s’agit pas de ça, répond Sébastien Delorme, responsable de l’accessibilité numérique chez Atalan : « Démultiplier à l’infini, c’est impossible. Il faut, par contre, fixer précisément la version qu’on veut diffuser, et la rendre potentiellement accessible à tous, sans distorsion, en respectant certaines règles ergonomiques, graphiques et techniques. » En pensant à l’accessibilité dès la conception des documents, on peut déjà éviter quelques aberrations. Ainsi, il suffit de définir des blocs pour contraindre une machine de synthèse vocale à lire de façon cohérente un texte en colonnes : si on ne le fait pas, elle lit la première ligne de chaque colonne avant de passer à la ligne suivante…
Toute la chaîne éditoriale est concernée, ajoute Xavier Hennequin, responsable formation et e-learning de Kelis. Il convient notamment de séparer le fond et la forme, cette dernière pouvant varier selon le support. Au passage, cela permet au contenu de rester utilisable, quel que soit le mode de consultation (ordinateur, Smartphone…) et quel que soient les évolutions logicielles. Le travail réalisé pour rendre un site accessible peut ainsi être profitable, précise Dominique Burger, président de l’association BrailleNet : « Rendre un site accessible permet d’en diversifier les usages : vocalisation, intégration de la possibilité d’impression et d’accès par un mobile. On accède ainsi à un marché plus vaste. En même temps, on réduit les coûts de maintenance, de mise à jour et de référencement. »
Tout cela est une question d’état d’esprit, ajoute Jean-Philippe Simonnet : « Chaque fois qu’on met un document en ligne, il suffit de se demander comment on y accéderait si on avait une mauvaise vue, ou un bras en moins… Les formateurs ont un rôle à jouer : le simple fait de prendre l’accessibilité en compte dans leur pratique constitue un important message de sensibilisation. »
Philippe Tranchart


